Estelle : Je m’appelle Estelle, j’ai 22 ans et puis voilà.  Je viens des Pyrénées, à côté de Toulouse, ça s’appelle Luchon. Encore un village, où il n’y a que cinq habitants, mais ça vous avancera pas beaucoup de savoir comment ça s’appelle.

Gabrielle : Comment c’est de grandir dans un petit village comme ça ?

Estelle : Quand on est petit, c’est sympa, il y a la nature autour, c’est chouette. 15 ans, ça commence à être lourd, parce qu’il n’y a aucun copain de son âge. On peut jouer avec personne sauf avec sa sœur (…). Du coup je suis partie.

Gabrielle : Tu es partie quand et comment ?

Estelle : La première fois, j’ai fugué parce que j’en avais marre d’être chez mes parents. Je ne me sentais pas bien. Donc je suis partie à Dijon, et je suis restée un peu de temps là-bas. C’était l’année de mon bac de français, donc c’était pas génial, je me suis un peu faite engueuler par mes parents. Après je suis revenue, mais je n’ai plus habité chez mes parents à partir de là. Malgré qu’ils étaient très gentils, j’ai préféré ne pas vivre chez eux et du coup, je me suis installée d’abord dans un foyer puis en collocation, avec des gens de la rue, entre guillemets, qui étaient déjà en camion, enfin, qui avaient déjà un certain âge. Après j’ai eu un camion avec un gars, on a vadrouillé un peu, après j’ai repris des études et maintenant j’achète ma maison. J’achète mon camion quoi.


Gabrielle : Quel âge avais-tu quand tu as eu ton premier camion ?

Estelle: Quand j’ai pris le camion avec mon copain, j’avais 18 ans. Ça s’est passé très bien. On a travaillé, on l’a acheté tous les deux. On a commencé à l’aménager tous les deux. Ça nous a pris du temps et des moyens à tous les deux parce qu’il était grand. Et puis, on s’est séparés parce que ça n’allait plus entre nous et voilà.

Gabrielle : Comment as-tu vécu la route à 18 ans ?

Estelle : Beaucoup d’expériences humaines et relationnelles. Ce que j’adorais c’était ces relations avec les gens. j’avais envie de connaître cette vie de voyage. Je ne savais pas du tout ce que c’était. J’ai appris plein de trucs sur la méca, la vie, sur plein de trucs, j’ai fait mes expériences sur la drogue, plein de choses quoi et heu… Mais à la fin, avec la personne avec qui j’étais, je me suis un peu lassée de cette vie parce que, en fait, on ne faisait pas grand-chose de constructif. Je me suis dit, merde, qu’est-ce que je fais de ma vie, là, concrètement. Quand j’ai réalisé que je ne faisais rien, ça m’a gonflée et donc j’ai décidé de faire quelque chose qui m’appartenait, qui me plaisait quoi. C’est pour ça que j’ai repris des études.

Gabrielle : Qu’est-ce que tu as fait comme études ?

Estelle : J’ai cherché et je me suis rendue compte que j’avais toujours baigné dans un contexte familial assez porté sur l’environnement et tout ça. Du coup, vu que j’avais perdu mon père, ça me tenait à cœur de reprendre ce qu’il avait essayé de me donner. Je me sentais à l’aise là-dedans. Mon père était plombier, donc c’est pas vraiment l’environnement, mais oui, l’endroit où j’ai grandi, à 1200 mètres d’altitude, il n’y a que des forêts, des champs, c’est la nature. Je ne me rendais pas compte. Il a fallu que je parte dans les Alpes pour m’en rendre compte. (…) Mon père en plus d’être plombier, il posait les panneaux solaires, il voulait installer une éolienne, il a toujours été comme ça ! Du coup, j’ai fait un BTS gestion et protection de la nature, que je n’ai pas eu, mais j’ai suivi les cours donc ça va. Donc après, j’ai fait une formation d’adulte en protection de l’environnement sur un an.

Gabrielle : Quel est ton projet du coup aujourd’hui ?

Estelle : Pendant ma formation, j’ai rencontré des personnes très portées sur l’environnement, très engagées aussi, parfois trop peut-être… Donc on a créé une association, et de cette association, on a voulu créer un projet à l’étranger, puisqu’on avait un stage à faire (…) On va partir en Roumanie. On va faire un état des lieux dans un parc naturel régional, des zones qui pourraient être polluées par les gens, les agriculteurs, les industriels, la population quoi. Faire un compte-rendu de cette cartographie aux Collectivités Territoriales, au président du parc naturel régional… Enfin l’objectif, c’est qu’ils aient un document sur lequel s’appuyer pour, par exemple, mettre des structures en place pour le traitement des  déchets, ou pour essayer de sensibiliser la population, mais bon, ça, pas pour l’instant… Parce qu’ils viennent à peine de se débrouiller pour trouver à manger, ils sortent du communisme qui les a bien bouffés, enfin la majorité, et donc leur priorité, c’est pas l’environnement quoi.

Gabrielle : Tu n’as pas d’illusions là-dessus !

Estelle : Non ! Ce qu’on va faire, c’est pas que ça va servir à rien, ça servira dans trois ou quatre ans, mais ce qu’on aura fait, ce sera peut-être obsolète, ce ne sera plus vrai ! Faudra peut-être recommencer (…).

Gabrielle : Qu’attends-tu des réactions des gens en Roumanie, de ce voyage ?

Estelle : J’attends de ce voyage la découverte d’une autre culture… De regarder aussi comment l’Union Européenne conçoit ses nouveaux adhérents… Voir à quoi ça sert vraiment de faire adhérer des nouveaux membres à l’UE. Bon, je le sais déjà un peu, mais le constater vraiment sur place. Et puis voir aussi ce que les gens pensent en général, si c’est nous qui sommes vraiment très écologiques machin, « bobo truc truc », ou  s’il y a une conscience générale par rapport à l’environnement. (…) Mais c’est surtout aller à la rencontre des gens, le contact, les familles, découvrir un paysage nouveau. S’enrichir de ce que vivent les autres. Et puis nous aussi, vu que ce sont des gens qui n’ont pas beaucoup l’occasion de vivre en dehors de leur pays, leur faire aussi découvrir ce que c’est que la France, vu que c’est pas forcément ce qu’on montre à la télé, ce qu’on entend à la radio qui donne une idée très réaliste de ce que l’on vit ! Voilà, ben échanger. L’objectif, là, on est 4, on est tous d’accord, c’est l’échange. On ne veut rien apporter, on ne veut pas les aider, parce qu’on est sûr qu’ils n’ont pas besoin d’aide, on ne fait pas de l’humanitaire, on n’est pas du tout là pour ça. Donc c’est juste constater, échanger, discuter. Voilà, ce que j’attends de ce voyage.

Gabrielle : Le camion te permet donc d’aller en Roumanie…

Estelle : En fait le camion, je l’ai acheté plus parce que j’ai pas de maison et du coup ça m’emmerde un peu, J’en ai marre d’être en sac à dos… Ma formation et le voyage, je les conçois ensemble. J’ai besoin de contacts, de rencontrer des nouveaux gens, et puis j’y ai goûté quand j’avais 18 ans, et j’ai aimé cette vie… Je suis bien contente, ça fait bizarre aussi parce que c’est toutes les responsabilités qui vont avec, mais oui, ç’est une bonne étape dans ma vie. C’est de l’entretien, la mécanique, j’y connais rien. Ça me plaît en même temps, c’est le système D, savoir faire les choses par soi-même, tout en sachant que les autres sont toujours là pour nous aider aussi, mais c’est bien de pouvoir compter sur soi aussi. C’est ça le camion, ça permet d’avoir un toit, de ne pas toujours être obligé d’être à droite à gauche, d’avoir des affaires partout. (…)

Gabrielle : Ça ne te dérange pas de ne pas avoir le confort, pour prendre des douches, etc. Comment vas-tu te débrouiller ?

Estelle : Ben comme d’hab ! À droite, à gauche, dans les gymnases, à la bassine, dans la rivière. Comme d’hab, quoi ! Ça fait partie du jeu et puis c’est génial quoi. Tu vas te poser dans la Drôme ou dans l’Ardèche à côté de la rivière et puis tu te laves ! Ça se fait bien !

Gabrielle : Tu te sens dans un mouvement de génération ?

Estelle : Moi, déjà à 16 ans, je rencontrais des gens qui vivaient en camion, qui étaient déjà sur la route, donc forcément, ça influence. J’aurais vécu à Toulouse en ville, à vivre dans un appart, comme ma sœur ; elle est assistante sociale, elle n’a jamais bougé, elle a une vie très classique. Donc ça dépend des gens, avec qui on évolue. Après, c’est sûr, ça fait parti d’un mouvement, d’une mode et puis… Mais je ne pense pas que ce ne soit qu’une mode parce que c’est pas un mode de vie facile. La mode, c’est gentil en été, mais après quand tu vis toute l’année en camion, c’est pas pareil. C’est peut-être quelque chose de générationnel ou quoi, mais c’est aussi une envie, un besoin de se sentir mieux avec soi-même, mieux avec  les autres en vivant comme ça.

Gabrielle : Tu penses que c’est un mouvement qui vient  la campagne ?

Estelle : C’est pas que rural. Je pense qu’il y a pas mal de gens qui ont vécu en ville et qui ont dit « stop » quoi, mais je trouve, que quand tu fonctionnes comme ça, c’est pour être dehors, et pas pour être dehors en ville ! Enfin moi je le conçois comme ça. J’ai grandi à la montagne et je conçois très mal d’aller vivre en ville. Donc c’est vrai que si je vis comme ça, c’est pas pour aller m’enfermer dans un appartement.

Gabrielle : Comment tu te sentais en appartement ?

Estelle : La première fois que j’ai vécu en appartement, c’était dans un foyer, on était une vingtaine… Ce qui est intéressant, c’est la première fois, où j’ai été en appart toute seule, et ben, c’était horrible. C’était horrible parce que j’étais seule, et moi, je n’arrive pas à vivre seule. Je me sens mal. J’étais à Annecy, je faisais mon BTS. C’était il y a trois ans. Je devais avoir 19 ans. Annecy, c’est assez huppé. Je trouvais ça sympa parce que tu peux recevoir des gens, dormir, tout ça, mais tu peux le faire aussi dans un camion ça. J’avais toujours envie d’être chez les autres. C’est pas un problème de rester seule, là je vais faire la route seule et j’aime bien réfléchir sur moi, analyser les évènements, sans tomber dans la parano tout ça évidement… C’est pas un problème de penser et de repenser, et d’être face à moi-même au contraire, j’aime bien… Non, c’est le fait d’être entre quatre murs, enfermée tout le temps…

Gabrielle : Comment tu payais ton loyer ?

Estelle : Je travaillais en même temps. Je faisais mes études la journée et le soir, je faisais du baby-sitting et la plonge dans un resto, pour payer le loyer.


Gabrielle : Comment tu te débrouillais financièrement ? Est-ce que le choix du camion est un choix financier pour toi ?

Estelle : Le fait de pas avoir un loyer fixe à payer, ça fait largement partie du choix du camion, oui. Je préfère payer l’essence, que de me dire merde, là il pleut, je ne peux pas planter une tente ou que de payer un loyer, être dans mon confort et me faire chier. C’est aussi par moyens financiers, parce que ça me coûte moins cher aujourd’hui, même avec l’essence d’avoir un camion plutôt que d’avoir un appart. Voilà.

Maya : Qu’est-ce que tu redoutes le plus à vivre toute seule en camion ?

Estelle : Ce que je redoute ? Me faire agresser ! Non même pas ! Je ne crains pas trop… Après, faudrait vraiment que ce soit quelqu’un qui ait envie de me chercher. J’ai pas trop peur du conflit, de me faire voler ou des trucs comme ça. Ça risque d’arriver, faut pas se leurrer, mais ça ne me fait pas peur.

Gabrielle : Et d’ailleurs quand tu étais sur la route avant à pied, il ne t’est jamais rien arrivé ?

Estelle : J’ai toujours fait du stop et j’ai jamais eu de problèmes, j’en ai eu ma dose de ce genre de problème-là, ça va… Et puis, ça me fait pas peur. C’est sûr que si ça m’arrive, je vais en prendre plein la gueule parce que je suis petite et pas bien grosse, je ne pourrai rien faire, ça c’est sûr hein ! Mais bon ! J’ai confiance en la route.