UN TEMPS DE CHIEN


Shanti, le chien de Ludo, à Tain l’Hermitage

Pendant la nuit, c’est le déluge et l’eau de la rivière monte de plus d’un mètre. Lorsque nous nous réveillons, tout est inondé autour des camions et le chien de Ludo gratte la terre avec acharnement, comme si quelque chose allait surgir de la boue. Tout le monde est dépité par le mauvais temps. Nous essayons de filmer le groupe pour la première fois dans ce moment de galère. Les Normands restent flanqués devant la porte de leurs bétaillères aménagées, à regarder le chien qui s’agite.  Un peu gênés, nous nous focalisons sur l’animal qui s’acharne sur les bulles d’air bouillonnant dans la terre. Lorsque nous essayons de filmer, le groupe silencieux fuit la caméra. Milou est la seule à essayer de faire quelque chose. Elle se met à nettoyer la terre de la natte sur laquelle nous avions dîné autour du feu la veille, sous l’œil incrédule de Vinss et Ludo. Nous la suivons qui ramasse ensuite de la menthe sauvage pour faire un thé. Face au malaise que procure la caméra, nous décidons finalement de profiter de cette journée pluvieuse pour enregistrer les entretiens de chacun des membres du groupe. Il est toujours plus facile de capter la parole avant de filmer l’action.

Milou jongle devant son camion

MILOU

Milou s’avère très loquace au cours de l’interview. Depuis qu’elle a rencontré Vinss, elle a mis entre parenthèses ses projets de comédienne et parcouru plus de 15 000 kilomètres en France en moins d’un an. Elle nous raconte comment elle a décidé de tout plaquer pour vivre autrement.

À 16 ans, je suis partie et j’ai bossé tout un été dans un restaurant. Ils m’ont pris comme apprentie sur la côte en Normandie, à Trouville-sur-mer, donc une ville bien friquée. Beaucoup de Parisiens descendent là pour faire les vacances, les week-ends, beaucoup de gens de la ville, qui viennent en vacances, mais qui sont pressés, désagréables, tendus, et là, j’ai compris ce que c’était que le monde du travail. J’ai tellement compris qu’à la fin, j’en ai eu marre. À la fin de mon apprentissage, j’avais un petit appart, j’ai fini l’apprentissage, j’ai largué l’appart et je me suis barrée et je me suis retrouvée à Caen. Là, j’ai fait un peu de chômage. J’en avais marre, parce qu’en tant qu’apprentie, je bossais 50-55 heures par semaines, payée des clopinettes, surexploitée. Pendant deux ans, tu es boostée à fond, et il y a un moment faut dire « stop », j’ai besoin de vivre et de profiter de ma jeunesse un peu quoi. De 16 ans à 18 ans, si tu fais jamais la fête, tu sors pas, t’as aucune vie à part bosser, bosser, bosser, au bout d’un moment tu vrilles quoi. J’ai pété un plomb. J’en avais marre d’être à Caen dans l’appart, pas assez de thunes pour financer toute ma vie, pour manger, pour être tranquille. En fait, j’avais l’impression, que toutes mes thunes partaient dans un truc qui n’était pas vraiment important : payer l’eau, payer l’électricité, c’était pas possible. Je suis partie à la montagne avec Vinss dans son camion et j’ai économisé pour m’acheter mon véhicule, comme ça, j’ai mes clefs, mon véhicule, mon espace de vie avec mes affaires. J’avais besoin de sentir que j’avais un cocon qui m’appartenait à moi et qui ne bougerait pas, comme ça je suis libre, indépendante autonome, c’est ma maison, elle est sur roues, je peux aller où je veux avec qui je veux, quand je veux. J’avais besoin que quelque chose m’appartienne, c’est peut-être un peu ridicule de dire ça, mais c’est un peu pour moi une sûreté quelque part de me dire dans ma tête c’est mon truc quoi. Et depuis, on bouge, on fait de la route, je rencontre plein de gens, des vrais gens j’ai l’impression, des gens qui ont des vrais sentiments, qui ne te parlent pas dans le vent, des gens qui t’écoutent quand tu parles, qui font pas semblant, qui font pas que parler, qui t’écoutent aussi. Il y a un vrai échange en fait. C’est différent.
Vinss, je l’ai rencontré sur Caen, il venait voir des amis Normands. Il n’avait pas arrêté de bouger les 6 mois avant. Il avait besoin de se poser un peu, donc pendant un mois, il est resté dans mon appart. Lui, ça lui a fait du bien de souffler parce que mine de rien vivre en camion, c’est fatigant. Faut toujours aller chercher l’eau, la vaisselle, le gasoil, l’hiver faut que tu te chauffes, trouver du bois, mais en même temps c’est des choses concrètes, utiles, si tu ne fais pas ça, tu ne peux pas vivre. Quand tu rentres dans un appartement, tu appuies sur le bouton de la lumière, tout s’allume, tu tournes le robinet d’eau chaude, l’eau chaude elle est bouillante, tu te prends un bain, il n’y a pas de soucis, c’est des choses comme ça, qui te paraissent tellement futiles, quand tu vis en appart, tu ne t’en rends plus compte. Quand tu vis en camion, tu vois qu’il faut boire, donc il faut trouver de l’eau, donc il faut toujours en avoir, c’est un combat de tous les instants, et j’en avais besoin.”


VINSS

Vinss a initié Milou au nomadisme. Il a grandi en banlieue parisienne, passionné de skateboard. C’est la glisse qui l’a amené à adopter ce mode de vie. Il est parti vivre à la montagne pour pratiquer le snowboard et travailler sur les pistes de ski. Avec des amis graffeurs, il a réalisé un pochoir en forme d’escargot, qui orne les camions des amis qui partagent la route avec lui.


Milou et Vinss devant leur bétaillère aménagée

De 15 à 18, j’ai habité en Bourgogne, et avec un pote, on a décidé de faire un pochoir sur les camions pour se reconnaître un peu, donc c’est un petit escargot de Bourgogne, avec la coquille, la petite maison sur le dos et la petite spirale. Le fait qu’on roule doucement, au moins on prévient les gens qui sont derrière, qu’ils ne soient pas étonnés. C’est un signe de reconnaissance. C’est la maison sur le dos, le fait qu’on ne soit pas pressé. Ceux qui veulent courir, c’est bien pour eux, moi je ne vais pas courir après rien, je suis pas pressé, je prend le temps de vivre… J’ai déjà fait des escargots, sur le camping car à 30 000 euros de retraités, en Ardèche. Les retraités, ils nous posent souvent des questions sur nos camions, parce qu’ils ont souvent plus de trente ans et ça leur rappelle leur jeunesse. Ils sont plus modulables en tout cas que leurs camions tout récents. Ils viennent plus nous parler de leur camion que de la vie. Ils viennent voir. On n’a jamais trop parlé de la route et de notre façon de voir la vie parce que c’est pas venu. (…)

Mon père vivait comme ça quand il était petit. Mon grand-père vivait en roulotte en Espagne. Mon père vivait en caravane et en camion quand j’étais petit. Il me comprend, il me dit que j’ai raison… Il me dit vas-y mon fils ! Mon père était cordonnier, il travaille dans le cuir. Mon grand-père et mon arrière grand-père pareil, en Espagne. Mon arrière grand-père était dans une roulotte en Espagne et il travaillait le cuir, il était maroquinier dans sa roulotte, donc peut-être que j’ai gardé ce côté-là justement. Juste après Pernes les Fontaines, le festival, je suis allé voir ma famille vers Aix-en-Provence. Il y avait mon père, mes tantes, en mobil home et caravanes. C’est pas des gitans, c’est des pieds noirs espagnols. On a toujours bougé et voyagé ! Je connais plein de gens qui ont rien à voir avec tout ça et qui bougent quand même et des gitans sédentarisés, donc, je ne sais pas si tout ça a un rapport mais…Le plus positif, c’est de ne rien demander à personne. Je fais les choses bien, dans les règles, mais je ne me justifie auprès de personne, ni de la banque, ni personne. Je m’autogère, je n’ai pas de chéquier… Je vais au plus simple. (…) Je cherche l’autonomie, le fait d’être dépendant de personne. Si j’ai envie de partir, j’ai pas de bail, pas de préavis à donner, je n’ai rien à faire. Sinon le camion, si j’ai envie de changer, je vends mon camion, j’en rachète un après. Le côté facile et pratique. Je ne sais pas si c’est une fuite ou justement chercher des choses différentes à chaque fois. C’est l’indépendance. (…) Je me gère, je fais ce que je veux. Je vois qui je veux, quand je veux, où je veux. J’ai pas à me justifier.




Le pochoir d’escargot que Vinss a bombé sur le camion de Milou

LUDO ET MAJDA

Ludo et Vinss sont des amis de longue date. Ils se retrouvent par période pour tailler un bout de chemin ensemble. Depuis quelques mois, Ludo s’est mis en couple avec Majda, originaire de République Tchèque. Ils se sont rencontrés pendant les saisons de la région bordelaise. Majda ne parle quasiment pas français, et communique tant bien que mal avec le reste du groupe. Ludo a commencé à adopter le mode de vie nomade après son premier voyage en Inde. Il avait 18 ans, et c’était la première fois qu’il quittait sa campagne normande. Aujourd’hui, âgé de 26 ans, il aspire à voyager hors de l’hexagone.



Ludo, Shanti et Majda

Avec Vinss, on se connaît depuis que je suis rentré d’Inde.  C’est la première personne que j’ai rencontré en rentrant. Je suis un solitaire. J’aime le groupe, mais faut pas que ça dure trop longtemps. J’ai pas l’esprit de communauté. Je pense que les communautés, elles sont posées. (…)

À partir de 18 ans, j’ai évolué comme ça, c’était pas si dur, parce que mes voyages en Inde m’ont bien fait mûrir. En France, c’était plus facile, tu peux travailler. En bougeant dans les ANPE, tu vois les régions où il y a le plus de taff. Par rapport aux saisons, l’hiver, c’est la montagne, les pistes, c’est les touristes en fait… l’été, c’est le sud, les fruits… Mes parents n’ont pas compris, ils ont eu peur au début, mais maintenant, ils passent même me voir, ça leur plaît même. (…) Mon camion, je l’ai eu pourri, en l’échangeant contre mon ancienne voiture et j’ai tout refait la carrosserie… Je voulais tout refaire en bois, pour garder un côté roulotte, charmant à l’intérieur. C’est pas grand, mais il faut garder un côté charmant à l’intérieur. C’est que de la récupération. J’ai fait ça chez des potes dans une ferme en Normandie. En tout, j’ai tout fait ensemble, la carrosserie, l’intérieur, ça m’a pris un mois, en bossant tous les jours et à l’époque j’avais un travail en même temps, le matin.

J’ai pas mal bougé en France, et je commence à connaître par cœur tous les endroits, et j’ai envie de me montrer à moi-même que je peux bouger ailleurs. Maintenant ça me sert à plus rien, je sais pas comment dire. Le camion ça m’a  servi à connaître la France et maintenant j’ai envie de connaître quelque chose d’autre. J’ai envie de faire plus de route. Il y a pas mal de galères à surmonter : mécanique, papiers, ça fait partie du truc et je le recherche aussi. C’est des galères sur le moment et après c’est des bons moments ! C’est ce qui reste souvent. Il y a des épreuves. C’est la mécanique, les épreuves. Faut réparer… J’ai jamais eu des énormes galères, ça a toujours été des choses que je pouvais réparer moi-même. C’est le but, de tout être capable de faire soi-même. Je pense que les gens n’ont pas envie de se prendre la tête dans la vie sédentaire, et ils devraient réapprendre à faire les choses eux-mêmes. Ça aide. Travailler le bois, j’ai appris tout seul. Le fait de prendre un camion, j’ai dû tout faire moi-même et du coup, j’ai appris. Ça m’a donné le goût et l’envie de le faire, vu que je vois que c’est possible. J’ai pensé à vendre ce camion, mais je pense que je le donnerai à un proche ou quelqu’un de la famille, je ne pourrai pas le vendre, je pense. Là, j’ai de plus en plus de mal à me lever pour faire des boulots de merde, donc là, je pense que je vais me remettre à faire des trucs moi-même pour les vendre sur les marchés. Je fais des bijoux en argent et tout donc… Je peux acheter de l’argent et du matériel en Inde pour pouvoir en faire plus, et en vivre en France. Majda, elle fait quelques trucs aussi, des bracelets en perles.

DIM

Dim est le dernier arrivé de la bande. L’année dernière, il a quitté la Normandie, sa maison et son travail à l’usine pour rejoindre Ludo qui vivait en caravane à la montagne. Depuis, il s’est acheté son propre camion, un Ivéco, et il fait ses premiers pas dans la vie de nomade.


Dim devant son Ivéco

Partir seul, c’était pas si évident que ça pour moi, parce que je voulais découvrir, j’avais jamais fait…  Moi j’avais une maison en Normandie, j’ai fait le déménagement en une semaine et je suis arrivé à la montagne le lundi. A part Ludo, je ne connaissais personne. J’étais 4 ans en maison avant, j’ai dispatché ça à droite à gauche. J’ai pris deux trois affaires dans ma voiture et je suis parti. Je voulais une caravane à la base mais les prix sont trop chers, donc j’ai laissé tomber, et du coup j’ai passé trois semaines dans la caravane à Ludo.  C’était un terrain qu’ils nous ont laissé par obligation, parce qu’on était pas mal de saisonniers là-bas. C’est le changement que je recherchais. Il y avait que des gens en camion, qui avaient fait pas mal d’années. Après, il y avait des gens bien, des gens pas bien, un mélange… Je m’y suis fait. C’est le test ultime, tu vois si tu supportes ou pas ! Ça m’a permis de voir que ça me plaisait. Je suis arrivé, je ne connaissais personne, j’avais plus le confort de la maison. Moi ça me plaît, tu vis très bien comme ça.

Avant, je regardais tout le temps la télé, c’est nase quoi ! Maintenant je m’en passe complètement. Avant je ne lisais pas, je me suis mis à lire, c’est quelque choses de très agréable. (…) Ça permet d’être plus en rapport avec la nature aussi, alors que dans ta maison… Si j’étais resté dans ma maison en Normandie… ta maison, ton travail à l’usine qui te rendent con. Par rapport à ma première usine que j’ai fait, où tu dis rien et tout, quand tu travailles comme saisonnier, tu t’affirmes, t’es obligé de t’affirmer. Je comprends les gens qui ont fait trente ans d’usine, ils sont restés bloqués dans leurs trucs et s’ils avaient bougé un peu plus… 30 ans du même taff, de la même région, ça te renferme vraiment dans quelque chose. J’ai assez donné. Les gens ne s’en rendent même pas compte. Moi je suis parti en camion pour fuir ce que j’avais vécu avant et maintenant c’est une nouvelle vie qui commence et qui durera le plus longtemps possible.

DIMANCHE AU SOLEIL

Les entretiens se sont bien passés et le dimanche, le soleil est revenu. Les affaires sèchent. Le matin, nous filmons Ludo, Vinss et Milou qui jonglent et s’entraînent au monocycle. Majda nous montre des photos de son dernier grand voyage en Espagne, où elle a rencontré de nombreux travelers. Nous la filmons qui nourrit l’escargot de Ludo dans son bocal. Lorsque nous quittons le groupe, ils s’apprêtent à retourner pour une semaine à l’usine. Ils nous proposent de nous revoir à l’automne en Normandie où ils prépareront leurs camions pour le voyage en Inde, planifié pour fin décembre.