Jérôme a sorti un cahier de son camion et tient à nous lire un texte qu’il a écrit avant de commencer l’entretien filmé

Jérôme  : Le miracle chez l’homme, c’est qu’il a la chance d’avoir son libre arbitre. Il a le choix, en tant qu’être, de choisir sa vie ou sa mort, ou le choix de boire et manger les fruits de la terre, mais aujourd’hui ce choix et ce libre arbitre, il l’efface et ne l’écoute pas, au profit de l’argent. Aujourd’hui l’argent est le chien de berger de l’humain, qui l’empêche de s’écarter du troupeau et surtout qui l’empêche de s’épanouir parmi ses semblables. Il est tellement présent dans sa vie qu’il n’y fait plus attention. L’argent a su se transformer en tomate, en arbre, en terre, en amour, en animal, en sexe et même en homme. Comment pouvons-nous donner notre vie, à un bout de papier avec un chiffre ? Comment pouvons-nous manger une tomate, sans respecter le travail de l’homme qui l’a faite pousser ? Comment pouvons-nous faire l’amour à une femme sans ressenti, juste en payant ? Comment un être, qui est doué de ses sept sens, peut-il se laisser aller de cette façon tout en étant conscient ?

Gabrielle : Tu l’as écrit quand ce texte ?

Jérôme : Il y a trois semaines, quelque chose comme ça, quand j’étais en dépression. Je voulais me pendre, c’est ce texte qui m’a fait atterrir. Voilà.

Gabrielle : Qu’est-ce qui t’as amené à écrire ce texte-là ?

Jérôme : Un ras-le-bol de tout, des gens, du relationnel, de l’argent, de tout ce qui nous entoure aujourd’hui, qui manque de valeurs, de vraies valeurs, de valeurs humaines. Y a plus de valeurs humaines.

Gabrielle : Tu penses que ces valeurs humaines, en ayant adopté un mode de vie nomade, tu peux les retrouver ?

Jérôme : Je sais pas si c’est la vie nomade qui fait qu’on peut retrouver ces valeurs, en tout cas pour ce qui est des rencontres qu’on peut faire, elles me semblent plus simples que ce qu’on peut avoir dans la vie de tous les jours avec les gens. Plus simples, plus libres aussi. Moins de peur, moins de préjugés. Enfin j’ai l’impression que les nomades ont beaucoup moins de préjugés que les gens qui gravitent autour, qui sont sédentaires.

Gabrielle : C’est drôle ce que tu dis, les sédentaires gravitent autour des nomades…

Jérôme : Non, c’est les nomades qui gravitent autour des sédentaires, bien sûr ! (rire)

Gabrielle : Est-ce que tu penses qu’il y a une génération de nomades qui s’est formée aujourd’hui, et comment tu la décrirais  ?

Jérôme : Je pense qu’il y a une génération qui est en train de se faire, il y a de plus en plus de gens qui prennent la route, même si ça n’est que pour un temps. Y a de plus en plus de gens qui veulent juste s’essayer à la route, et peut-être juste ressentir un peu la liberté qu’on nous enlève tous les jours. Le nomadisme, c’est ça aussi : on peut choisir son jardin de tous les jours. Après, comment je vois que les choses évoluent ? Plutôt bien. Il y a de plus en plus d’échanges, déjà beaucoup de nomades, on se fréquente beaucoup entre nous, donc c’est pas mal, on se connaît plus ou moins les uns les autres par rapport aux uns et aux autres, et ça je trouve que c’est bien et que ça prend un essor plus grand que ce qu’il y avait avant. Après comment ça va évoluer, j’en sais rien.

Gabrielle: Le nomadisme, ce n’est pas fondamentalement une tradition dans notre culture. Comment tu expliques qu’il y a un tel entrain pour ce mode de vie aujourd’hui ?

Jérôme : Je me demande, si ça n’a pas à voir avec la liberté. Enfin moi, je le vois et je le vis comme ça. Moi, je suis arrivé sur la route par goût de la liberté, par amour de la liberté et par envie de connaître la liberté. Du coup c’est sûr que c’est pas une liberté exacte parce qu’on est pas libre de faire tout ce qu’on veut, mais on est libre de bouger, d’aller où on veut, de dormir où on veut, libre de fréquenter qui on veut. On est même libre de passer inaperçu au milieu de tout le monde et ça, aujourd’hui, c’est quelque chose que les sédentaires ont de moins en moins en fait : cette liberté de circuler, cette liberté de vivre quoi, de rencontrer des gens et donc du coup, je pense que ça donne de plus en plus envie aux gens de s’approcher un peu plus de la liberté.

Gabrielle : Alors, toi dans ton parcours, comment s’est passé le passage d’une vie de famille au départ j’imagine, à celle de nomade ?

Jérôme : Comment ça s’est passé ? Ben, à 14 ans, je suis parti de chez ma mère pour aller vivre avec mon père aux États-Unis. Donc, j’ai vécu un an là-bas. J’étais à l’école américaine. Je suis rentré en France par obligation et du coup là, j’ai commencé à connaître un peu la rue à Paris. Je suis resté deux mois à la rue à Paris, perdu, complètement perdu. Et après, j’ai atterri à Agen, j’ai fait une formation et un apprentissage en mécanique et avant ça je faisais un peu les saisons pour me débrouiller. Et du coup j’ai vite eu un appartement, une maison, une voiture et puis deux, et tout un matériel qui ne sert pas tellement à grand-chose, sauf à m’appauvrir et à me stresser, et du coup j’étais vite endetté en fait. Et puis je me suis dit comme ça un jour, c’est pas possible, j’ai 18 ans, je suis endetté, et comment je vais faire pour le reste de ma vie, où je vais trouver du plaisir dans ça, quand est-ce que je vais trouver le temps de prendre du plaisir dans ça ?

Gabrielle : Pourquoi tu t’étais endetté ?

Jérôme : Pour le plaisir. Faire la fête, des choses comme ça, parce que j’avais un loyer aussi qui était assez excessif par rapport à mon salaire, plus des besoins qu’on se fabrique, et dont on a pas réellement besoin… Des conneries… Du coup, je suis parti à pied, j’ai tout largué. Je suis resté un peu dans la rue à Agen et j’ai marché : j’ai traversé le Lot, l’Auvergne et la Corrèze, pendant 3 mois. Ça a été un voyage magique et du coup j’ai décidé de continuer, mais en véhicule parce que c’était l’hiver. Du coup, je me suis acheté un camion.

Gabrielle : Cette culture du camion tu la connaissais d’où ?

Jérôme : Le camion, ça m’est venu avec la techno, les free parties et tout ça. Au début c’était quand même des rassemblements d’itinérants, qui faisaient la fête et qui s’échangeaient des bons plans. Et du coup, l’idée m’est venue par rapport à ça, et après sur mon voyage à pied j’ai aussi fait un festival de théâtre de rue et donc c’était des artistes et ils vivaient tous en camion ou en roulotte, ça restait toujours des habitations mobiles. Donc du coup ça m’a donné l’envie de faire la même chose.

Gabrielle : J’aimerais maintenant qu’on parle plus précisément de ton métier de mécanicien itinérant…

Jérôme : Du coup, je fais de la mécanique, qui est mon premier savoir, celui que j’ai pu apprendre à l’école. Donc, j’ai été amené à faire ça pour moi d’abord en faisant mes camions tout seul, et j’ai vu qu’ils roulaient bien. Puis, j’ai commencé à le faire pour mes amis. Au début, c’était juste pour le plaisir d’aider les gens, sans avoir l’idée d’en faire un métier. Et puis au fur et à mesure, vu que la population de nomades est de plus en plus grande, j’ai eu l’idée de dépanner ces gens-là sur la route, n’importe où en Europe et avec des prix largement raisonnables et avec une idée aussi d’échange et d’entraide, donc je fais aussi marcher le troc. J’ai besoin d’argent pour vivre, mais je fais marcher le troc. Je fais aussi ça dans l’esprit d’aider au mieux les personnes qui se mettent sur la route, de leur trouver des camions qui soient potables, qui puissent au moins leur durer deux ou trois ans, sans trop de galères, pour ne pas trop les dégoûter du voyage. Ce qu’il y a de plus difficile, c’est les galères mécaniques, c’est le plus éprouvant, donc du coup, j’essaie d’aider un peu tout le monde dans ce sens là quoi.

Gabrielle : Comment tu organises ton métier ?

Jérôme : Dans mon travail, j’ai deux objectifs. Je fais du dépannage sur route n’importe où en Europe. Ça c’est un objectif, mais il y aussi ce que je fais en complément pour m’enrichir, on dira (rire). Je vends des camions. Le seul truc, c’est que je vends toujours des camions que je refais, c’est-à-dire que j’achète à pas cher et que je revends à pas cher. Mais que je vends en bon état, donc qui peuvent rouler sans problème pendant deux ans, on dira. Voilà comment se passe mon travail en règle générale. Après par Internet, j’achète des vieux camions. C’est facile, c’est rapide. On voit des images, on voit des camions à des prix intéressants, on va les chercher. Y a vraiment des grandes occases. Par contre c’est beaucoup de temps, de travail, de recherche, d’appels aussi.

Gabrielle : Comment tu fais pour te connecter à internet ?

Jérôme : On le trouve un peu partout maintenant. Chez des amis sédentaires ou qui sont devenus sédentaires aussi. Je le trouve aussi dans les cybercafés, dans chaque ville y en a un… Y a aussi dans les bars, dans les bibliothèques publiques, enfin aujourd’hui l’accès à Internet est assez ouvert quand-même.

Gabrielle : Tu déclares l’argent que tu gagnes ?

Jérôme : Non, je ne déclare rien de ce que je fais, je ne fais aucun papier et je ne demande rien à l’État. Je n’ai pas de RMI. Pour l’instant, tout ce que je demande à l’État, c’est de me soigner, si j’en ai besoin. C’est tout. Après je ne remplis aucun papier ni rien du tout. Je suis en grève de papiers. Mais c’est récent. Je n’ai plus de banque aussi. Donc je me fais payer tout au black, en troc, ou argent liquide.


Le 508 de chez Mercedes, camion culte des routards

Gabrielle : Je reviens sur les camions. La grande star des routards, c’est le Mercedes…

Jérôme: Ouais, c’est le 508 ! Les meilleurs camions pour les routards c’est les Mercedes, parce que c’est résistant et que l’on trouve des pièces partout dans le monde, donc ça permet une ouverture au voyage qui est différente. Y a pas beaucoup de marques dans le monde qui aient cette capacité-là ! Ce camion (il montre son camion, un Mercedes, bien sûr) est de 78, il a 450 000 kilomètres et il démarre tous les matins au quart de tour. Pas une fumée, rien. Ca consomme par contre.

Gabrielle : Avec le gasoil, ça devient un challenge de faire la route, non ?

Jérôme : ça devient plus cher. Y a des manières moins catholiques de trouver du gasoil, mais pour ce qui est de payer, ça devient de plus en plus  cher. Ça devient vite un budget et ça devient vite une barrière au voyage. Donc, je veux dire que par rapport au début de la route, au début ça ne me posait pas de problème, aujourd’hui, je suis obligé de réfléchir si je prévois un voyage, obligé de m’y prendre quelques mois à l’avance, donc c’est sûr que ça devient un problème. Après y a d’autres énergies que le gasoil… L’huile, ça marche !

Gabrielle : Et toi, est-ce que tu assumes le fait de siphonner ?

Jérôme : J’assume le fait de siphonner, mais je n’assume pas le fait de prendre du gasoil à d’autres gens. Ça c’est pas bon, c’est du vol. Le particulier, il paye son gasoil aussi quoi. Donc, il y a eu une grosse époque où je pratiquais le siphonnage et du coup j’ai toujours pris juste ce dont j’avais besoin, et toujours sur des engins publics et sur des poids lourds, qui sont en général assurés et qui payent moins de taxes. En règle général, quand je voulais siphonner, j’ai toujours tenu cette ligne, et j’ai toujours pris juste ce que mon réservoir pouvait contenir. J’ai jamais pris 400 litres d’avance. Non, j’ai toujours pris mes 50 litres pour aller plus loin.

Gabrielle : Peux-tu décrire les différentes personnes que tu rencontres dans ton métier ?

Jérôme : Les gens avec qui je travaille, c’est tous genres confondus : du punk dépravé au gars qui fait du cirque jusqu’au paysan, parce que dans les régions où j’habite j’essaie de faire un complément en travaillant avec les paysans. Donc qu’est-ce que je pourrais dire… Les gens sont exigeants sur le travail fini. Tout le monde est inquiet… Après sur la génération de voyageurs, j’ai été ravi de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui ont le sens du troc, qui ont ces valeurs-là.

Gabrielle : Pourquoi les gens que tu as rencontré sont sur la route en général ?

Jérôme : Comme je disais tout à l’heure, c’est le goût de la liberté. La nécessité aujourd’hui aussi c’est que les loyers sont chers, la vie est coûteuse et que de vivre en camion, ça enlève des grosses charges. La nécessité des rencontres aussi : parce qu’être voyageur, c’est aussi aimer les gens et le contact avec les gens. Ces nécessités-là sont notables et bien présentes.

Gabrielle : Comment reste-t-on sur la route sans s’y perdre ?

Jérôme : Rester sur la route sans s’y perdre ça… Ça n’arrive pas souvent… On s’y perd souvent sur la route à mon avis, si on ne tient pas un cap ! Il y a tellement de rencontres, de choses différentes autour, que c’est difficile de garder un cap sans s’en écarter. Après, moi, le voyage au début, ça a été un peu un voyage magique et mystique. Il n’y avait pas de problème économique parce que j’étais à pied. Avec l’argent, je jonglais. Si je gagnais 10 ou 20 francs, ça me suffisait pour me nourrir donc je n’avais besoin de rien d’autre comme argent. Là où c’était magique, c’était les rencontres que j’ai faites avec les gens, l’image qu’ils pouvaient me renvoyer, l’amour aussi qu’ils me renvoyaient. Parce que j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont renvoyé beaucoup d’amour. Simple, hein, l’amour, et puis j’avais tout ce que je voulais…. J’ai pas eu une embrouille pendant ce voyage-là. On va dire que ce voyage-là et l’année qui a suivi, c’était que du bonheur. Vraiment. Aucune galère. Après quand je suis parti de France et que j’ai voulu aller à l’étranger, là, les galères sont arrivées. En Suisse, c’est la première galère. On est parti en Suisse et j’ai cassé mon embrayage à Zurich. C’est une des plus grosses galères que j’ai connue. On n’avait pas une thune à Zurich et ça, vivre à Zurich sans thune, c’est pas évident surtout quand on ne connaît pas trop le pays et qu’on ne parle pas la langue. Ça a été vraiment éprouvant et ça m’a même fait peur, ça a même failli me faire arrêter la route parce que je n’ai pas su gérer beaucoup de choses de la situation dans laquelle j’étais. Du coup, ça m’a fait une galère de deux mois qui était assez difficile.

Gabrielle : Comment tu t’es débrouillé finalement ?

Jérôme: Je me suis fait aider. J’ai rencontré une personne qui m’a permis de gagner de l’argent vite et voilà, je ne peux pas en dire plus. Je me suis fait aider. Sans cette personne-là, je ne m’en serais pas sorti. Je serais rentré à pied. Mon camion serait resté là-bas. Je serais rentré à pied et je ne serais sans doute pas sur la route aujourd’hui…

Gabrielle : Est-ce que ça a été un événement déclencheur pour ton activité de mécano itinérant ?

Jérôme : Pas de suite. De suite j’ai eu peur et je suis vite rentré dans mon petit cocon avec mes amis que je connaissais. Quelques années plus tard en réfléchissant dessus, ça m’a donné l’idée. C’est ça qui m’a donné l’idée d’aider les gens sur la route avec la mécanique.

Gabrielle : Après quand est-ce que tu es reparti ?

Jérôme : Je ne suis pas reparti directement. J’ai dû rester un mois ou deux. Puis c’est l’argent qui m’a obligé à bouger pour faire de l’argent quoi et du coup, j’ai fait les saisons. Je suis parti à la saison des pommes, je crois. Les pommes ou les vendanges ? Je ne sais plus.

Gabrielle : Quels ont été les lieux clés sur ton parcours ?

Jérôme: Donc pour ce qui est des endroits clefs, j’ai vécu dans les Corbières sur un terrain pendant 6 mois, je crois, et c’était un terrain associatif qui accueillait les itinérants, pour se poser, se reposer, souffler un peu. Donc, c’était une mini communauté plus ou moins, où il y avait un travail collectif à effectuer, donc déjà, ça m’a permis d’apprendre à vivre en collectivité, tout en étant dans mon camion, mais en faisant des choses en collectif quoi ! Ça m’a beaucoup appris sur les auto-constructions aussi, type dômes, yourtes, tipis, marabouts. Ça m’a beaucoup appris sur le jardin, l’eau, comment ça marchait, et puis les animaux aussi, pas mal les chèvres. Après, les gens que j’ai rencontrés sur ces endroits-là, ce sont souvent des routards, qui sont simples, qui vivent simplement, qui ont des idées aussi de partage, de troc, donc ça arrive à se marier assez bien sur les lieux d’habitation.

Gabrielle : Tu parles beaucoup de la campagne. Qu’as-tu comme souvenirs de la ville ?

Jérôme: La ville ? Ben, pas forcément des bons souvenirs, parce que vu que j’avais des problèmes familiaux, j’ai vite trouvé le moyen de me barrer de chez moi et le seul moyen de me barrer de chez moi, c’était de faire des conneries, et donc on peut dire que la ville m’a surtout appris à faire des conneries qui servent pas à grand-chose. Je n’ai pas de bons souvenirs de la ville.

Gabrielle : En ville, on trouve plutôt des zonards. Tu fais la différence entre les zonards et les routards ?

Jérôme : Moi, je ne dirais jamais que les gens de la zone ne sont pas des routards, c’est des gens qui aspirent à voyager, qui ont ça dans le cœur, la simplicité, plein de choses, mais je pense qu’ils sont noyés dans le système, ils restent en ville parce qu’ils sont noyés dans la masse… La seule échappatoire qu’ils trouvent, c’est l’alcool et la drogue pour beaucoup. Je ne sais pas comment dire, la zone en ville est très compliquée. Je l’ai vécu dans une petite ville. Le relationnel entre les gens de la zone, c’est quelque chose de très compliqué. L’oppression est très compliquée aussi et je ne trouve pas qu’il s’en dégage une bonne énergie et du coup ces gens-là, je pense qu’ils se font endormir en ville.

Gabrielle : Quand est-ce que tu as eu ton chien ?

Jérôme: Mon chien, je l’ai eu deux ans après que je sois parti à pied. Mon premier chien. Après j’en ai eu trois. Je les récupérais à la SPA.

Gabrielle : Qu’est-ce que ça t’apporte ?

Jérôme: De la compagnie, de l’affection beaucoup, de l’amour. Ça compense énormément la solitude. Moi, je sais qu’ils m’ont énormément aidé dans les moments difficiles. Dans les moments difficiles, d’avoir quelqu’un à s’occuper, qui est dépendant de nous, à ne pas trop plonger dans un trou. Donc, je peux dire que je les remercie d’ailleurs. Ça m’a forcé à garder une ligne, pour trouver de la nourriture, m’occuper d’eux correctement et du coup, ça m’a vraiment fait tenir le cap quoi. Ils m’ont vraiment empêché de tomber bas, très bas.

Gabrielle : Tu peux dire les noms de tes chiens ?

Jérôme: J’avais trois chiens jusqu’à ce week-end. J’avais Vagabond, Harley et Urki. Donc deux Malinois et un Border. Et du coup ma fille, Harley, qui est morte de son vieil âge ce week-end. Vagabond en a 9 et Urki, il en a 6. Je ne prendrai plus de chien. Je prendrai peut-être un bébé, mais pas un chien. C’est très contraignant et surtout aujourd’hui. C’est de plus en plus contraignant dans les villes et même dans les campagnes, il y a beaucoup d’endroits où ils doivent êtres tenus en laisse. Ça pose beaucoup de problèmes aujourd’hui qui sont des pertes de temps, pour le voyage aussi, et puis ça coûte de l’argent aussi, donc tout ça fait que je ne reprendrai pas de chiens. Mais j’ai vécu une superbe expérience avec les chiens et je ne regrette pas du tout de l’avoir vécue. Mais alors pas du tout.

Gabrielle : Je voulais revenir sur les contraintes dans ce mode de vie…

Jérôme : Les contraintes ?

Gabrielle : Les obstacles.

Jérôme : Moi, j’ai l’impression que vu que la masse des gens itinérants devient de plus en plus grande en fait, c’est vrai que les contraintes que je pourrais dire, c’est l’État qui les impose en faisant des lois. Donc l’histoire du carnet de route, qui est un carnet pour les voyageurs, qui a été mis pour les gitans et les forains, on nous demande de le prendre aussi. Donc, c’est un carnet qui nous permet de travailler mais surtout qui nous fait fliquer, puisqu’il faut aller le faire tamponner tous les trois mois dans n’importe quel commissariat. Ça nous donne des droits aussi, ce qui pourrait être bien aussi, puisque ça nous donne accès à des terrains sur les endroits où on passe. Donc ça nous donne le droit d’être, d’exister. Ça débloque des crédits CAF entre guillemets. Il y a aussi tout ce qui concerne l’aménagement du véhicule. Il est interdit d’aménager soi-même son véhicule, on est obligé de passer pas des professionnels, avoir une carte grise camping-car, le contrôle technique aussi en fait partie, puisqu’ils ont augmenté les points de contrôle et donc du coup, on vit tous avec des vieux véhicules, donc ça commence à devenir contraignant. Après je dirais comme toujours, l’oppression de la police, les contrôles de THC… Tout ça devient contraignant. Le regard des gens aussi. Y a aussi d’autres contraintes plus administratives, les contraintes d’adresse, c’est souvent dans des CCAS, donc on est qualifié comme SDF direct. Quand on voit SDF sur les papiers, ça change pas mal de choses, dans les paroles, dans le regard des gens.

Gabrielle : Tu t’y reconnais dans ce mot SDF, toi ou pas ?

Jérôme: Je m’y reconnais en tant que « sans domicile fixe », mais en tant que l’image qu’ils ont mis, non. Pour la plupart des gens, je pense, on a fait ça par choix. Je ne suis pas victime du système, en aucun cas. J’ai choisi la route, j’ai choisi ma vie. C’est pour ça que je n’aime pas qu’on me mette une étiquette qui n’est pas du tout représentative de ce que moi j’ai choisi. Je ne suis pas un pauvre gars, qui vit la misère et  qui a besoin d’aide absolument. Non, non, non, je ne suis pas comme ça. J’ai choisi ma vie, il y a des hauts et des bas comme dans toutes les vies, mais j’ai choisi ma route. Et je pense que pour les ¾ des gens qui vivent sur la route et qui perdurent à vivre sur la route, c’est leur choix aussi. Je ne veux pas dire que la vie de famille avant, etc, n’a pas orienté nos choix, mais je pense qu’on a quand même fait le choix. Je pense qu’il y a beaucoup de gens de la route qui ont eu une jeunesse difficile ou des moments difficiles, qui ont pu leur faire un “tilt” dans la tête, ou je sais pas. En tout cas j’ai remarqué beaucoup d’enfances difficiles.

Gabrielle : La route peut être un chemin de traverse pour passer de l’enfance à l’âge adulte ?

Jérôme : Non. Je pense que c’est quand on devient adulte, qu’on prend la route et qu’on voit son enfance. Ou plutôt quand on est adolescent.

Gabrielle : Tu te considères comme un nouveau type de gitan ?

Jérôme : On n’est pas en train de faire les nouveaux gitans. Chacun a sa culture et son identité. Les Gitans sont très famille, alors que nous on est très indépendants. On arrive à voyager à plusieurs, mais on a souvent besoin d’indépendance. On n’est pas du tout des gitans quoi ! Je pense qu’on se rapproche plus de la simplicité en fait sur la route. Je pense que c’est la vie simple, sans contraintes, on peut oublier toutes les contraintes qu’on peut avoir, de papiers, de ceci, de cela, je crois que c’est surtout ça que je recherche personnellement : la vie simple sans contraintes et vraie quoi. Toute simple quoi. J’ai pas besoin d’artifices, d’une télé, d’un canapé… Je ne vois pas l’intérêt d’user mon corps pour ces choses-là ! Les gitans sont plus orientés dans ce sens-là. Peut-être pas avant, mais ils ont été endormis dans ce sens-là et du coup, il leur faut vraiment un confort alors que nous on se contente de très peu, je pense. C’est la simplicité qu’on recherche.

Gabrielle : Tu as fait vœu de pauvreté ?

Jérôme: J’ai pas fait vœu de pauvreté, j’espère être riche ! Je me crois riche d’ailleurs ! D’un certain côté. L’argent n’est pas richesse loin de là ! J’ai besoin d’argent pour vivre un minimum. Y a des trucs que j’aime dans la société, je ne renie pas toute la société et tout ce qu’elle a mis en place. Y a certains trucs intéressants dans la société et donc pour y aller, on est obligé d’avoir un minimum d’argent quoi ! J’ai pas fait vœu de richesse non plus. J’ai l’impression que les gens courent après l’argent, et ce n’est pas quelque chose que je fais. J’ai besoin d’un minimum pour vivre et je n’ai pas besoin forcément de plus pour faire plus de choses.

Gabrielle : Comment tu te projettes dans dix ans ?

Jérôme : (rire) Aucune idée, aucune idée. Je vis au jour le jour. J’arrive à me projeter sur une année, mais dans dix ans, je suis incapable de dire. Incapable. Aucune idée. J’aspire à des choses quand même ! Je pense que j’aurai envie de me poser à un certain endroit, parce que la route nous fait acquérir de l’expérience sur plein de choses, comme le travail de la terre.  Je crois qu’un jour, je voudrai mettre toutes ces expériences à profit, pour pouvoir vivre en autonomie, parce que c’est quand même difficile de vivre en camion en étant autonome à 100%, même en faisant les poubelles, en prenant le gasoil à droite à gauche. Ça reste difficile. Donc je pense que pour y arriver il faut être sédentaire, forcément. Donc, oui, je pense qu’un jour, quand j’aurai trouvé la terre qui me plaît, j’en arriverai là. Je pense que je finirai sans doute sédentaire, oui !