J’ai perdu l’adresse de Mr et Mme Pons, les agriculteurs qui employaient les Aristonards au ramassage des prunes. Il ne me reste plus en mémoire que le nom de leur domaine : le Gaec de Fontanelle. Nous partons en voiture et la route se donne à nous, comme la première fois, où nous avions retrouvé la bande presque par hasard. Direction Fumel, la ville de Trentel est un nom familier. Maya tourne le volant à droite puis à gauche. Un chemin en terre, des champs de prunes et nous y sommes comme par magie.

Il est 17h30 lorsque nous arrivons à la ferme et rien ne semble avoir changé. Schtroupmf nous accueille le premier, suivi de Guillaume, Alain, Marie, Théo, Anne Charlotte et Cécile, qui a enroulé une grosse corde autour de sa taille, avec au bout sa chienne. Ils sont tous là, de retour aux prunes. Les bons plans boulot se gardent d’une année sur l’autre.



Cécile et sa chienne devant la ferme des Pons

Nous prenons place autour de la table en plastique, devant le corps de ferme. Mr Pons et sa femme nous disent bonjour et s’empressent de nourrir leurs veaux qui font un boucan pas possible dans leur baraquement. Le temps de se décapsuler une bière et les palabres commencent. Tant de choses à se raconter.

Le bras de Schtroupmf et le cou d’Alain sont tailladés de grandes griffures parallèles. Leur chair est à vif. Il y a quelques jours, ils ont mangé un acide et ils ont trop bu. Les deux amis ont pété un plomb. Ils ont tout cassé : la table, les chaises, les verres. Ils se sont munis de fourchettes chauffées à blanc et se sont scarifié la peau. Schtroupmf se souvient d’avoir hurlé. La colère s’est emparée d’eux. C’était la nuit après la journée de travail. Mr et Mme Pons ne sont pas sortis de leur maison, mais il faut maintenant rembourser la table qui leur sert à dîner en famille.

Voilà un mois que les Aristonards travaillent à la ferme. La saison est meilleure que l’année précédente. La fatigue se lit sur leurs visages. Mr Pons va bientôt partir à la retraite et son fils prend la relève. Il a décidé que cette année, le ramassage se ferait presque exclusivement à la machine contre l’avis de son père qui pense que les prunes sont de meilleure qualité si on les récolte à la main. Les temps changent.

Après la saison des prunes de l’année dernière, Schtroupmf et Guillaume sont partis en Allemagne pour acheter un camion. C’est un Turc qui ne parlait pas anglais qui leur a vendu l’engin. La tractation a été très compliquée. Les deux acolytes sont restés 4 jours à errer dans la ville de Dortmund pour trouver quelqu’un qui parlait à la fois anglais et allemand afin de faire la négociation. Ils ont payé leur camion cash avec l’argent récolté aux prunes. Schtroupmf a le visage pâle. Je le photographie avec son chien. Il me fait l’effet d’un un samouraï des temps modernes avec son chignon couleur ébène sur le haut du crâne et ses piercings sur le visage.


Schtroupmf embrasse son chien

Une fois le camion acheté, Schtroupmf a emmené les Aristonards dans sa région d’origine, la Corse.

Guillaume, Cécile, Momo, Ségolène, et cinq autres Lillois ont passé huit mois là-bas où ils ont travaillé au sein d’une coopérative, enchaînant la saison des kiwis, des clémentines et des pamplemousses. Ils ont pris le bateau pour la Corse avec le camion acheté au Turc. Ils n’ont payé que deux billets à l’embarquement en cachant le reste du groupe à l’arrière du véhicule. Les Aristonards ont garé leur camion dans un champ de kiwi. En Corse, les paysans sortent vite les fusils, et on n’élit pas domicile n’importe où. Ils ont donc trouvé un accord avec le propriétaire du champ, que Schtroupmf connaissait bien. Sa mère vit toujours sur l’île où elle bosse comme couturière. Son père était chaudronnier, mais il a été emporté par un cancer et peut être que c’est ce qui a lancé Schtroupmf sur les routes. Ça, et aussi l’atmosphère de l’île. À l’âge de 16 ans, Schtroupmf fricote avec un groupuscule indépendantiste. On lui montre alors comment « plastifier » une cabine téléphonique avec 5 balles de ping-pong et 50 mml d’acétone. Il apprend à se servir d’armes à feu. Au début Schtroupmf trouve dans l’organisation des grands frères qui le protègent, mais au bout de deux ans, il décide de fuir la violence et les conflits incessants. Il est parti de son île pour le continent. Ça lui a fait tout drôle de revenir avec sa nouvelle famille, celle de la route.

De retour en Corse Schtroupmf a pu aider ses amis, et leur trouver un plan comme saisonnierssur l’île. C’était un bon moyen de faire de l’argent tout en s’occupant du camion. Schtroupmf et Guillaume ont vidé le véhicule acheté en Allemagne pour lui faire passer le contrôle technique aux mines. Un camion ne doit pas faire plus de 3 tonnes 5 pour pouvoir être déclassé et conduit sur les routes avec un permis B. Ça leur a fait mal au cœur parce qu’il était entièrement aménagé pour y vivre. En Corse, ils n’ont pas réussi à obtenir leurs papiers de la préfecture. Schtroupmf a tout fait foiré parce qu’il était saoul le jour du rendez-vous. Guillaume s’en chargera seul à leur retour sur l’île quand ils auront fini de ramasser les prunes. La Corse, ce n’est pas que des bons souvenirs. Momo s’est fait arrêté par les flics. Il était recherché. Visiblement la bande ne sait pas trop pourquoi. Il a été emmené en prison pour y purger une peine de 8 mois. La chienne de Schtroupmf a eu des petits. Une chienne est revenue à Cécile et Schtroupmf a gardé un des chiot. La mère est morte dans le champ de kiwi, laissant sa progéniture aux Aristonards comme seul souvenir d’elle. Le chien de Guillaume a égorgé une brebis. Ils ont essayé de lui enlever son marquage à l’oreille avec un couteau, pour ne pas qu’on la reconnaisse. Ils avaient peur que les paysans du coin, en colère, ne tuent leurs chiens ou ne les virent suite à l’incident. Comme le piercing de la brebis résistait, ils lui ont coupé l’oreille et ont jeté le cadavre de l’animal à la décharge.



Alain et Marie devant leur nouveau camion

Je propose à Marie et Alain de les prendre en photo devant leur nouveau camion. Ils posent avec leurs chiens. Alain a maigri et il a l’air préoccupé. Le camion est soigneusement aménagé tout en bois. Ça leur a pris plusieurs mois. Après la saison de l’année dernière, ils ont ouvert un squat à Lille. Les flics les ont ensuite expulsés et ils sont allé à la campagne, chez le parrain de Marie pour terminer l’aménagement du camion. Ils ont ensuite voyagé en Espagne avec le frère de Marie qui ne s’entendait plus du tout avec ses parents. Puis, ils ont atterri au village troglodyte d’Angers et le petit frère est resté là-bas. C’est un manuel, et on lui a rapidement trouvé du boulot au sein de cette communauté autogérée. C’est Marie qui conduit le camion parce qu’Alain n’a pas le permis. Marie a été prise dans une compagnie de théâtre, et elle remonte à Lille pour l’automne, après elle compte repartir avec Alain pour l’Autriche. Alain nous raconte qu’enfant, il s’amusait à débrancher les boîtiers électriques de sa ville natale et à éteindre ainsi petit à petit les lampadaires, plongeant les rues dans le noir, ce qui lui a valu un article dans le journal local.




Théo dans le champs de blé des Pons avec son chien Couscous

Théo et Anne Charlotte ont également acheté un camion. Ils ont fait la saison d’hiver à garder les mômes des touristes qui s’amusent sur les pistes de ski. Théo raconte que les enfants pleurent en déformant leur visage et qu’il n’y a rien à faire pour les calmer. Toutes les semaines des nouveaux gamins qui pour certains ne parlaient pas français. Toutes les semaines des pleurs pendant trois jours. Fatigant. Ils préfèrent les prunes.

Le travail est au cœur de la discussion. Cécile se souvient du récit de son père, qui encore adolescent travaillait dans une usine de textile. Harcelé par son patron, il l’avait séquestré dans son bureau pour lui faire peur et se venger des sévices qu’il avait subis. 

Anne charlotte nous parle de ses deux parents qui travaillent comme cadres à la Poste. Elle y a bossé un peu à la maintenance informatique. Le job consistait à aider les employés par téléphone, à se servir de leurs ordinateurs. Elle y a passé des mois, assise dans un bureau pour des vieux qui le plus souvent ont juste oublié de brancher leur unité centrale. « Plus jamais ça, c’est de l’enfermement », dit-elle.





Anne-Charlotte et son chien Couscous
Nous en arrivons à parler des reportages de Tracks. Les Aristonards sont tous déçus, surtout par le commentaire du deuxième épisode, où la voix-off dit qu’ils partent aux saisons pour « faire leur 35 heures annuelles ». Ils trouvent cela injuste. Avec Maya, nous leur expliquons que ces commentaires ne sont pas de nous. La rédaction, pour faire de l’humour, en arrive parfois à diffuser de fausses informations. Je leur raconte que je suis en cours de production d’un film d’une heure qui permettra d’aborder le sujet de manière plus approfondie. Nous nous quittons tous avec le sourire. Les Aristonards seront, je l’espère, dans le film documentaire. Qui sait si au moment du tournage à venir, ils seront toujours ensemble. Le temps file à une telle allure pour eux.