Encore étudiante, j’avais fréquenté  épisodiquement le milieu des routards dans les free-parties. Je me souviens avoir partagé de vives discussions avec eux. Ils me fascinaient déjà à l’époque. Ils osaient faire ce dont beaucoup d’entre nous rêvaient : partir à l’aventure, vivre leur jeunesse pleinement, radicalement.

Au début des années 90, beaucoup de jeunes en vadrouille se revendiquaient du phénomène des travellers anglais, qui fuyaient les zones industrielles ravagées par le chômage et posaient leurs sound systems sur leur chemin. Les travellers de l’Angleterre Thatchérienne ont traversé l’Europe par le Nord de la France, descendant ensuite au sud de l’Espagne, puis de l’Italie, gagnant enfin les pays de l’Est. Aujourd’hui le mirage techno a plus ou moins disparu, mais dans leur sillage, les travellers ont semé l’idée du nomadisme un peu partout sur le continent.

Lorsque je suis partie à Aurillac, je voulais comprendre ce qui reliait tous ces jeunes que l’on identifiaient comme une communauté à part entière à cause de leurs chiens. Ce mouvement me semblait dépasser le pur phénomène techno et je voulais avoir une approche plus sociologique. J’ai filmé une semaine et demie de festivités et d’euphorie. Entre deux manches, un spectacle de rue et quelques bières, les ados de la zone étaient en représentation permanente. C’est la provocation habituelle qu’ils jouent dans les villes. Chaque nuit, après avoir fait les clowns dans le festival, chacun rejoignait sa tente ou son camion. Les uns avaient parqué leur véhicule sur le parking de la gare, les autres dans un camping sauvage.

La fin du festival approchant, je me suis rendu compte qu’ils se préparaient presque tous à migrer vers les campagnes pour les saisons agricoles. J’ai suivi pendant les semaines suivantes, un groupe au travail. Ils se prénommaient entre eux Les Aristonards. Travaillant 8 à 10 heures par jour, les adolescents voulaient faire un maximum d’argent et ne rechignaient pas à la tâche contrairement à l’image d’oisifs qu’ils se donnaient en ville. L’argent amassé servirait à acheter un camion en Allemagne et à sillonner l’Europe en continuant de travailler épisodiquement sur le chemin. Ce dur labeur de saisonnier était le prix à payer pour leur liberté de nomades.

Une fois les reportages terminés, j’ai gardé le contact avec certains des acteurs de la série et j’ai continué à écrire sur ce mode de vie peu connu, en vu de préparer un documentaire.