Pourquoi prendre la route avec un chien ? Pourquoi certains qualifient-ils ces hommes et ces femmes de « punks à chien » (en Italie, en Espagne : « punk a bestia ») ? Pourquoi prendre un animal dans un camion où la place est déjà comptée ?
On nous dira « pour gêner les contrôles de la police », et la question devrait s’arrêter là.
Notre intuition est justement qu’il ne faut pas s’arrêter là (jamais d’ailleurs…). Ne serait-ce parce que ces pratiques gagnent à être lues comme l’ultime maillon d’une filiation vieille de 2500 ans, immense période durant laquelle de telles formes de nomadisme n’ont cessé de tenir un discours critique sur la société majoritaire.

Philosophes cyniques et ermites ont eux aussi, pendant des siècles, écumé les rues et les routes, critiquant la société de façon volontairement insultante, allant même, par le biais de la mendicité, jusqu’à obtenir une forme d’aveu de leur utilité publique. Partant, ils obligeait la société à s’interroger sur ce geste : pourquoi payer pour l’insulte ?

Ces hommes-là vivaient aussi avec des bêtes, et se définissaient même parfois par ces dernières. A une époque où les contrôles de police n’existaient pas.
Tout se passe alors comme si la proximité des jeunes nomades d’Occident avec leur chiens avait aussi du sens et que, plus qu’un détail, la présences des animaux nous en apprenait beaucoup sur le discours qu’ils retournent comme une gifle à la tête de la société.

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Ces dernières années, mes recherches ont porté sur le rôle que jouait l’animalité dans l’Occident, et plus particulièrement au Moyen Âge. Au cours de ce travail, je me suis penché sur différents groupes qui entretenaient un rapport intense avec l’animal : j’ai vite été frappé par la profondeur historique des problèmes.
Je me suis d’abord plongé dans des vies d’ermites pour le moins originales. L’existence de ces hommes est par essence légendaire, et il est souvent impossible de distinguer ce qu’ont pu être les pratiques réelles de ces individus. Qu’importe finalement. L’important est qu’on ait tenu ces récits pour vrais, et qu’ils aient été largement diffusés dans l’imaginaire occidental.
De ces ermites qui m’intéressaient, les textes me disaient qu’ils étaient des hommes vivant dans les marges du monde civilisé, dans une pauvreté extrême, et menant une critique sans concessions du monde tel qu’il allait, avec ses richesses et ses injustices. Ces hommes-là n’ont pas été décrits comme des philosophes. On ne trouvera pas chez eux de savantes constructions spéculatives. C’est par leur mode de vie, par le travail qu’ils opéraient sur leur propre corps, qu’ils tenaient un discours critique sur le monde majoritaire.
Dans leur démarche, l’animal prenait une place fondamentale. De façon spectaculaire, ils recréaient souvent, dans leurs ermitages, la relation idéale et sympathique entre l’homme et les bêtes, que les humains avaient perdue en sortant du paradis.

Rotschild Canticles, France du Nord, vers 1300, folio 31

On retiendra l’image du lion de St Jérôme, son meilleur compagnon, symbole de l’animalité la plus sauvage rendue soudain paisible par la proximité de l’homme de Dieu.

Mais on retiendra aussi que le mouvement se fait dans les deux sens. Les ermites ne font pas que vivre avec des animaux, ils s’animalisent eux mêmes. Images hallucinantes d’hommes et de femmes vivant au fond des bois, dans les arbres avec les oiseaux, marchant à quatre pattes, couverts de poils, perdant le langage… Par ce second aspect de l’animalisation, les athlètes de la chrétienté visaient à révéler l’état « réel » de l’homme, en accentuant par des postures volontairement outrageantes son caractère animal.

Rotschild Canticles, France du Nord vers 1300, f. 28

Ces différentes pratiques érémitiques ont pour point commun de penser le rapprochement avec l’animal comme un moyen efficace de critique du siècle et de son ordinaire. Elles m’ont amené à dégager quatre critères de ce qu’on pourrait appeler une animalisation critique : la marginalité, la mendicité, le rapprochement avec l’animal, la critique de la société.

Fort de ces quatres critères, j’observerai, tout en suivant l’avancement de l’enquête documentaire de Gabrielle Culand, différentes formes qu’a pu prendre l’animalisation critique dans l’histoire occidentale, depuis les cyniques jusqu’aux zonards de 2008.