Lucy porte une sorte de robe tablier en cuir et Nitsan a chaussé des bottes en caoutchouc. Ils nous mènent à travers bois jusqu’à un point de vue sur les gorges de l’Ardèche. Lucy court dans tous les sens et la caméra l’amuse beaucoup :  elle nous explique que cela provoque chez elle une sorte d’intensité, quelque chose qui lui donne la sensation de vivre ces instants avec beaucoup de présence.

Nous les filmons qui regardent en silence l’immense vallée. Nitsan s’offusque tout à coup d’une crotte de chien qu’il découvre à côté de lui : mauvais signe. Son humeur change brusquement et il devient un peu bougon. Nous poursuivons néanmoins le tournage.

Lucy et Nitsan de Spiritsintent, face au gorges de l’Ardèche

De retour sur le site de Canvas Chic, nous filmons l’arrivée incongrue d’un facteur au milieu des bois. Il porte une lettre à leur attention. Lucy est toute excitée. Elle ne reçoit jamais de courrier. Un nouveau signe pour eux : notre présence change le cours des choses. Après avoir congédié le postier, Lucy décachette la lettre. C’est la réponse d’un fabricant de yourtes renommé qu’ils ont invité à leur conférence des nomades prévue au printemps. Il se marie et ne pourra donc pas venir. Mauvaise nouvelle. Nitsan nous regarde de travers.

Vers une heure, nous les filmons qui préparent à manger autour d’un feu de bois. Lucy malaxe une pâte à base de farine pour faire des chapatis. Nitsan fait cuire les galettes sur une plaque en métal à même les braises, y casse un œuf et rajoute quelques légumes au curry de la veille.

Nitsan a grandi dans les kibboutz jusqu’à l’âge de 14 ans et n’a pas suivi d’études. Il a pris la route pour échapper au service militaire en Israël. Pour lui, le travail est très important. Il s’atèle chaque jour à une multitude de tâches : couper du bois, fabriquer des objets en métal, sculpter le lit de Lucy, repeindre le camion…. Nitsan est incroyablement musclé et habile de ses mains. Lucy a un parcours très différent. Son accent anglais laisse deviner une bonne éducation dans un milieu aisé. Elle a grandi à Londres et étudié les mathématiques à Oxford. C’est elle qui effectue tous les calculs pour construire la structure des yourtes.

Tous deux ont vécu en tipi avec une communauté itinérante en Israël et au Pays de Galles pendant plusieurs années. Ils ont chacun eu un enfant avec d’autres partenaires de la communauté, puis ils ont décidé de partir ensemble, abandonnant  leurs enfants à leurs compagnons respectifs. Lucy est très émue lorsqu’elle nous raconte cela. Nitsan pense qu’on ne peut pas élever des enfants sans leur transmettre ses tares, et qu’il vaut mieux les laisser livrés à eux-mêmes.

Lucy et Nitsan de Spiritsintent préparent des chapatis sur leur campement

Après le repas, nous filmons la première interview de Lucy et Nitsan. C’est très difficile à mettre en place, car je les sens réticents à cette prise de parole. Nous commençons donc par filmer les camions. Lucy s’est installée derrière nous et je lui pose une question sur la signification du nom « spiritsintent » marqué à l’avant de chaque véhicule. Lucy se met alors à parler dans notre dos, et je fais signe à Maya de la percher. Puis Zoltan  tourne doucement la caméra vers Lucy, en rythme avec la parole. Nitsan rentre plus tard dans le champ pour s’exprimer, une fois que Lucy a engagé le processus. Assez rapidement, Nitsan me prend à partie et me demande de rentrer dans l’image pour être dans la « real story ». Je suis très gênée, mais je m’exécute. Il en profite pour inverser les positions et mener sa propre interview. Zoltan continue de filmer. Nitsan m’interroge sur ce que je cherche en faisant ce film sur les nomades et finit par me demander si je suis prête à tout lâcher pour la route et vivre avec eux la « real story ». Je réponds que non. Nitsan semble abattu l’espace d’un instant.

Le soir, nous rencontrons Luds et Pearl, les propriétaires de Canvas Chic. Ils nous invitent à boire un verre de vin rouge chez eux. Lucy et Nitsan sont irrités par les enfants qui chahutent et quittent la maison. Lorsque nous les rejoignons à leur camion pour le dîner, ils sont d’humeur sombre. Lucy et Nitsan ne boivent et ne se droguent pas. Ils ressemblent en cela aux membres des rassemblements Rainbow auxquels ils ont participé pendant des années. Nitsan y était « healer », magnétiseur. Puis, ils ont été déçus, l’esprit n’y était plus. Ils nous expliquent qu’ils n’ont pas d’amis parce que leur vie est trop intense pour les autres.

Nous les filmons après le repas, qui envoient des mails depuis leur camion pour organiser le rassemblement des fabricants de yourtes du printemps. C’est assez incroyable de les voir devant l’ordinateur alors qu’ils sont éclairés à la bougie. Nitsan nous fait un récapitulatif de leur parcours sur Google Earth. Il s’amuse à zoomer et dézoomer sur la planète terre. Nitsan croit en deux lignes énergétiques qu’il a tracées sur la carte et qui s’étirent pour l’une du Nord du Portugal au lac Balaton en Hongrie et pour l’autre d’Israël au Pays de Galles. En fait, ces lignes ne font que relier les endroits où ils ont séjourné. Ces deux lignes se croisent vaguement en Ardèche et Nitsan déclare que ce croisement correspond au « heart of the world », le cœur du monde, et que c’est pour cela qu’ils vont construire le palais des nomades en Ardèche. Lucy et Nitsan nous parlent à nouveau de leur mission, celle de vivre la « real story ». Ils tentent vainement de convaincre d’autres personnes à les suivre mais ils savent qu’au final, ils seront seuls. Ils ne cessent de parler de la « real story » sans jamais vraiment expliciter ce que c’est. La soirée se termine et Maya et Zoltan ont été affublés de nouveaux surnoms : « the listener »  et « the swinging man ». Je trouve que ça leur va bien.


“If it’s not the heart of the world, doesn’t it look like it” nous demande Nitsan en regardant les gorges de l’Ardèche.